Des drones ukrainiens pilotés à la manette Xbox, une école de combat qui recrute sur « GTA V », une armée française qui chasse ses futures recrues dans les tournois d’e-sport… La frontière entre jeu vidéo et champ de bataille a disparu et ce n’est pas un accident.
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Dans un lieu tenu secret en Ukraine, tableau noir et PC ronronnent : l’entreprise WeTrueGun a détourné GTA V, le célèbre jeu de gangsters, pour entraîner des pilotes de drones de combat. Des véhicules ennemis sont dissimulés dans la circulation d’une ville fictive, et des soldats doivent les repérer et les neutraliser depuis leur écran. WeTrueGun ne fait pas que jouer : l’entreprise fabrique ses propres drones de combat, développe des systèmes de guerre électronique, et forme gratuitement des opérateurs.
La formation dure un mois, entre cours théoriques, simulateurs et exercices réels sur des cibles mobiles. Cette formation est gratuite, à une seule condition : signer un contrat avec l’armée ukrainienne à l’issue du cursus. L’une des guerres les plus meurtrières que l’Europe ait connues depuis 1945 se joue aussi dans les rues de Los Santos.
Tout cela n’est pas une improvisation née du conflit. C’est l’aboutissement de plusieurs décennies de collaboration entre l’industrie du jeu vidéo et les armées du monde entier. Une histoire que la journaliste Cathy Remy a retracée en détail dans Le Monde, en avril 2026.
Tout commence à la guerre froide. Dès 1948, le Pentagone développe des simulations informatiques où des hauts fonctionnaires rejouent des scénarios de guerre nucléaire. Dans les années 1980, la logique bascule : l’industrie du jeu vidéo innove désormais plus vite que les laboratoires militaires. Le jeu Battlezone, d’Atari, est récupéré par l’armée américaine comme outil d’entraînement. Les budgets des studios dépassent ceux du cinéma. Des géants comme Lockheed Martin et Raytheon signent des accords avec des développeurs.
En 2002, l’armée américaine avait déjà franchi une étape décisive en lançant America’s Army, un jeu de tir gratuit financé par 7 millions de dollars prélevés sur les budgets de recrutement. Plus de 20 millions de téléchargements. Une étude menée en 2008 montre que ce titre a eu plus d’impact sur les jeunes recrues que l’ensemble des autres campagnes publicitaires militaires réunies.
Aujourd’hui, le matériel lui-même a migré des salons vers les champs de bataille. La Russie pilote ses drones avec des manettes PS5. L’Union européenne et le Royaume-Uni en ont interdit leur exportation vers Moscou en 2025 pour tenter de bloquer les attaques. L’armée américaine a choisi la manette Xbox, à 60 dollars, pour piloter ses sous-marins nucléaires, contre des dizaines de milliers pour un prototype militaire sur mesure. La logique est imparable : des centaines de millions de joueurs ont déjà appris à maîtriser ces interfaces. L’ergonomie est rodée et le prix imbattable.
En France, l’armée de Terre a recruté près de 500 gamers depuis fin 2023. Un bon joueur possède déjà les réflexes, la coordination, la capacité à décider vite sous pression. Des qualités qui demandaient autrefois des années de formation. Le Royaume-Uni organise cette année la première compétition internationale d’e-sport réservée aux militaires de 40 pays, officiellement pour « renforcer les compétences numériques de combat. » La guerre est devenue un jeu ou l’inverse. On ne sait plus vraiment.
