Lors des dix dernières éditions du concours, seuls trois participants ayant remporté le vote des téléspectateurs ont soulevé le micro de cristal, le trophée remis au vainqueur.
Pas sûr que Winston Churchill était un grand fan de l’Eurovision. L’ancien Premier ministre britannique, mort en 1965 après neuf éditions du concours de chanson européen, a eu ce mot fameux : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres. » On pourrait presque en dire autant du système de vote mis en place à l’Eurovision, régulièrement modifié. D’abord pour épouser l’évolution de la technologie avec le premier vote du public par téléphone en 1997 dans certains pays, élargi à toute l’Europe l’année d’après. Depuis 2016, la formule en finale est de 50-50 entre les jurys nationaux et le vote populaire, comme pour la 79e édition du concours, organisée samedi 16 mai.
Ce qui ne va pas sans créer des frictions, la vox populi étant régulièrement contrecarrée par le jugement des professionnels éclairés. Lors des dix dernières éditions, seuls trois chouchous des téléspectateurs ont soulevé le micro de cristal. Le dernier en date, les Ukrainiens de Kalush Orchestra, avait bénéficié d’un raz-de-marée populaire, quelques semaines après l’invasion de leur pays par les troupes de Vladimir Poutine. Ce groupe de rap avait battu le record de « 12 points », la note maximum du barème dégressif, accordée par 28 pays sur 39.
Ces trois dernières années, le public a plébiscité le fantasque Finlandais Käärijä, deuxième en 2023, le rockeur croate Baby Lasagna, dauphin du Suisse Nemo l’année suivante, et l’Israélienne Yuval Raphael en 2025, qui a échoué sur la deuxième marche du podium, dans un contexte international pesant marqué par un soupçon de manipulation des votes.
Les résultats des dix dernières années montrent que remporter le vote du jury et finir placé auprès du public suffit pour gagner. « Le vote du public est aussi un vote de consensus, avec 10 à 15 chansons qui raflent une écrasante majorité des voix, quand le vote des jurés sera plus éclaté. » souligne ESC Tom, youtubeur irlandais de référence sur le concours. Ainsi Slimane, candidat de la France en 2024, avait raflé plus de points en terminant 4e du public (228 points) que 2e du jury (218 points). Idem pour Barbara Pravi, qui a gagné plus en terminant 3e auprès du public que 2e chez les jurés (251 points contre 248).
« Le public et le jury ne valorisent pas les mêmes choses. » énonce Dean Vuletic, spécialiste du concours. « Le public va réagir à un show télé, quand les jurés nationaux vont être sensibles à des critères musicaux, fixés par l’UER, l’instance qui organise le concours. » La malheureuse candidate suisse, Zoë Mé, en a fait l’amère expérience l’an passé en décrochant une formidable deuxième place auprès des experts… et un zéro pointé du côté du public. « La faute à une mise en scène minimaliste. » pointe Dean Vuletic. L’artiste était restée dans la pénombre derrière son micro, sur un tabouret, sans aucun effet visuel pour souligner sa chanson intimiste. Voilà pour l’archétype de la « jury song ».
Pour faire le plein du côté du public, misez sur une chorégraphie accrocheuse, un refrain simple à retenir et un costume exubérant. En trois briques : le candidat finlandais Käärijä, son mémorable Cha Cha Cha et son non moins mémorable boléro vert bouffant façon bonhomme Michelin, qui avait failli coiffer au poteau la grande favorite suédoise Loreen en 2023.
En coulisses à Liverpool, Paul Jordan se souvient de ce moment de flottement à l’annonce des résultats : « La foule scandait ‘Cha Cha Cha’ sans s’arrêter, l’atmosphère était tendue, presque agressive envers Loreen au moment où a été annoncé qu’elle avait gagné. » La popstar monte sur scène interpréter une deuxième fois sa chanson Tattoo, comme le veut la coutume, puis ne s’attarde pas sur scène. « Elle a écourté sa présence. » poursuit l’ancienne cheville ouvrière du concours entre 2015 et 2018.
Ambiance bien plus studieuse du côté du jury. Les cinq jurés de chaque pays (leur nombre passe à sept cette année) sont rassemblés la veille du show dans une pièce pour évaluer chaque prestation. Entre chacun d’eux, un huissier et des représentants du diffuseur pour les empêcher de parler. Leur mission : « On est invités à noter chaque prestation selon une liste de critères, le texte, la mélodie, la mise en scène… » décrit un juré de l’édition 2025, qui n’a pas le droit de s’exprimer publiquement. En résultat, une note ultra détaillée sur 40 points. « Je n’ai découvert le vote global de mon jury que le lendemain, lors de la diffusion. » poursuit notre juré anonyme.
Théoriquement, ils sont censés juger froidement chaque chanson comme s’ils la découvraient. Théoriquement, donc. « Mais je vous mentirais si je vous disais qu’on ne les a pas déjà écoutées plusieurs fois sur les plateformes de streaming et qu’on n’est pas au courant des tendances des bookmakers. » reconnaît notre juré anonyme. Au point de favoriser une chanson plus « difficile » face à un chouchou du public ? « Certainement pas ! Le but reste quand même d’élire une bonne chanson qui passerait facilement à la radio. »
Sur les dix dernières années, on distingue nettement trois catégories de pays. D’un côté, les chouchous du public, comme l’Ukraine et Israël. De l’autre, les chouchous du jury, comme la Suisse ou la Suède, qui est à l’Eurovision ce que le Brésil représente à la Coupe du monde de foot. La France appartient plutôt à cette seconde catégorie, avec un choix d’une ligne directrice exigeante, basée sur ce que les Anglo-saxons appellent « chanson » : pas trop d’effets scéniques et un interprète qui porte le texte.
Un examen détaillé des dix derniers vainqueurs du vote populaire prouve qu’il faut obtenir des points de 35 pays minimum pour espérer l’emporter. Une performance que la France n’a réalisée que deux fois, avec Barbara Pravi, deuxième en 2021 (38 pays lui ont donné des points), et Slimane en 2024 (37 pays ont contribué à sa 4e place). « Ce qu’on a mis en évidence, c’est qu’il n’y a pas de biais négatif envers des pays, une théorie très répandue au Royaume-Uni où les présentateurs évoquent régulièrement un complot contre leur pays. » grand habitué des zéros pointés au télévote, souligne le statisticien Gianluca Baio, professeur au prestigieux University College de Londres (Royaume-Uni) et auteur de la dernière étude statistique sur les biais du vote à l’Eurovision.
Les clichés ont la vie dure, surtout outre-Manche, alors que l’expérience prouve qu’envoyer une bonne chanson, comme Spaceman de Sam Ryder en 2022, permet d’accrocher un podium. Lors de l’Eurovision 2014, le présentateur Graham Norton avait ironisé lors de l’annonce des résultats, en estimant que la drag queen autrichienne Conchita Wurst n’allait pas récolter beaucoup de points des pays de l’Est, particulièrement de la Russie de Vladimir Poutine… où les téléspectateurs l’ont placée en bonne position. « C’est beaucoup trop réducteur de considérer que le public de l’Eurovision est aligné sur les positions des dirigeants nationaux. » souligne Paul Jordan.
Oubliez en revanche la vieille théorie des chers voisins, avec des pays mitoyens qui votent systématiquement l’un pour l’autre. Si ce vote par blocs (la Scandinavie, l’Europe de l’Est…)
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