Un collectif national d’anciens élèves d’écoles gérées par la Congrégation des Frères des Écoles chrétiennes lance un appel à témoins pour dénoncer les violences physiques et sexuelles qu’ils ont vécues durant des années. Ils entament également une procédure inédite afin de faire reconnaître la responsabilité de la congrégation. Près de 100.000 élèves pourraient être concernés par ces violences, selon le collectif.
Ils ont été “jetés dans des poubelles”, “accrochés à des porte-manteaux”, frappés, agressés voire violés. Depuis 1950, des dizaines d’élèves, issus d’une trentaine d’établissements détenus par la Congrégation des Frères des Écoles chrétiennes, autrement nommés les Lasalliens, auraient été victimes de ces agissements, commis tant par des religieux que par des laïcs. Si la plupart de ces cas sont prescrits, les victimes ont décidé de riposter en créant un collectif national qui vise à s’attaquer directement à la congrégation.
L’un des établissements les plus réputés de la Gironde, Saint-Genès, notamment son antenne de Talence, est visé par plusieurs témoignages qui s’additionnent au scandale qui secoue déjà l’établissement depuis plusieurs mois : un instituteur, Gilles D., vient d’être renvoyé devant la cour criminelle pour des violences sexuelles commises de 2008 à 2023 sur une trentaine d’enfants, alors qu’il enseignait à Saint-Genès Bordeaux.
Pour Patrice*, 58 ans, l’enfer a débuté dès son entrée au collège Saint-Genès de Talence, à la fin des années 70. Durant sa 6e, le frère Jean, un religieux travaillant au sein de l’établissement, “l’appâtait” dans son studio, prétendant vouloir lui montrer sa collection de timbres. Il va alors subir ce qui sera le premier d’une longue série de viols. “Il me déshabillait, me faisait des fellations. Je devais me retourner et il se masturbait sur mes fesses,” relate Patrice, la voix brisée par les larmes.
Il m’achetait des Playboy pour que je puisse me masturber pendant qu’il le faisait sur moi.
Durant deux ans, son agresseur était omniprésent, tissant une “relation d’emprise”. “Il était régulièrement chez mes parents le dimanche. Il m’offrait des disques d’AC/DC, des timbres quand je montais dans son studio le midi,” se remémore l’ancien élève. Le frère le “lâchera” en 3e, lorsque Patrice construira sa première relation amoureuse avec une élève du collège.
Quelques années plus tôt, Benoît*, scolarisé dans les années 60 au collège talençais, sera aussi la cible de ce qu’il qualifie aujourd’hui d’“expériences compliquées” : à savoir des viols et des violences sexuelles commis par un professeur et deux religieux, de sa 6e à la 3e. “Le dernier, André L., a instauré une relation d’emprise. Il me faisait boire de l’alcool, m’emmenait en voyage et il m’a violé à plusieurs reprises,” précise Benoît. De ses années d’internat, il se souvient également de la violence “le soir dans les dortoirs” et d’avoir entendu “un viol, pas très loin de mon lit.”
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À l’époque, Benoît tente d’en parler à sa famille, en vain. “Ils ne m’ont pas écouté. C’était impossible pour eux d’entendre ça,” regrette-t-il. À l’école, le jeune garçon essaie également d’expliquer sa situation. “Ça s’est retourné contre moi. Le type qui me tripotait m’a accusé de le faire passer pour un ‘pédé’. Il m’a dit ‘on sait très bien de nous deux qui est le véritable pédé’. Ces mots-là resteront gravés.”
André L. et le frère Jean, aujourd’hui décédés, seront tous les deux condamnés au début des années 2000 pour agressions sexuelles et viols. “Il a continué pendant 20 ans avant d’être arrêté. Donc des ‘comme moi’, il y en a eu plusieurs,” soupire Benoît.
Elisabeth*, elle, avait 13 ans lorsque son agresseur, le frère Jean, l’a violée dans les locaux de Saint-Genès Talence. “À ce moment-là, je n’ai pas compris ce qu’il se passait. La seule chose qui s’est imprimée, c’est qu’il avait essayé de me tuer,” revit-elle, cinquante ans plus tard.
Victime d’une amnésie traumatique, elle voit progressivement sa vie s’effondrer. Elle redouble, peine à poursuivre des études et à trouver un emploi stable. “Je suis en précarité, à quelques mois de la retraite,” souffle Elisabeth, qui suit une thérapie depuis 2018, année où ses souvenirs ont resurgi. “Je n’ai jamais réussi à construire de famille, ni avoir une vie sociale épanouie.”
Je ne suis pas qu’en précarité économique. Je suis aussi seule, sans famille, sans relation stable parce que je n’ai jamais réussi réellement à m’en remettre.
Une “souffrance incurable”, que la sexagénaire explique aussi par l’indifférence, et le mépris de son entourage. “On m’a signifié qu’on ne voulait pas en parler,” regrette-t-elle. “De toute façon, quand on s’attaque à l’Église, on est vus comme des pestiférés.” Elisabeth a porté plainte contre son agresseur, mais celle-ci a été classée sans suite en raison de la prescription des faits.
Contrairement à Elisabeth ou Benoît, Patrice, lui, s’est toujours souvenu de tout. Très bon élève, il rêvait de devenir pilote de chasse. Le traumatisme l’empêchera de poursuivre cette trajectoire. “Il m’a brisé. Mes notes ont chuté, j’ai redoublé plusieurs fois. Aujourd’hui, je suis un gros blaireau qui travaille pour 1.700 euros par mois et en arrêt maladie,” souffle Patrice.
Après un déclic, Patrice répond à un appel à témoins de la Commission reconnaissance et réparation (CRR) et entame un parcours de réparation. Une épreuve particulièrement douloureuse. “Il a fallu que je prouve que j’étais bien scolarisé à Saint Genès, parce que la congrégation niait tout en bloc. Vous vous rendez compte de la violence ? Je suis victime et avant même de reconnaître ce qu’ils ont fait, ils sont prêts à mentir sur ma scolarité,” fulmine Patrice. Après des mois d’attente, la Congrégation lui
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