Un homme de 79 ans, actuellement incarcéré en Isère, est mis en examen pour des viols et agressions sexuelles sur au moins 89 mineurs, commis entre 1967 et 2022, a annoncé le parquet de Grenoble ce mardi 10 février. Le suspect, qui se qualifie de « boy lover », est décrit comme un « intellectuel ». Jacques Leveugle aurait sévi dans de nombreux pays, dont la France.
Des mémoires révélatrices
Quinze tomes, des milliers de pages et de nombreuses victimes. « Des mémoires » entretenues par Jacques Leveugle, un homme soupçonné d’avoir commis des viols et des agressions sexuelles sur au moins 89 mineurs, ont permis de faire la lumière sur une affaire hors norme allant de 1967 à 2022.
Ces faits ont été dévoilés ce mardi 10 février par le parquet de Grenoble. « En octobre 2023, le neveu du mis en cause se questionne sur la vie de (son oncle), sa vie affective et sexuelle. Il soupçonne son oncle d’être attiré par des mineurs », retrace le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux. Vivant au Maroc, Jacques Leveugle rend régulièrement visite à son frère domicilié à Vizille, en Isère. Lors d’un de ces séjours, le neveu profite d' »une randonnée en montagne de son oncle et de son père » pour fouiller dans les affaires du suspect.
Il met ainsi la main sur des clés USB compromettantes. À l’intérieur, « beaucoup de documents, des photographies, des écrits très volumineux présentés comme des mémoires qui commencent dans les années 1960 jusqu’en 2023 », indique le procureur. Le neveu découvre ainsi des pièces qui font état de « rapports sexuels avec des adolescents de 13 à 17 ans » et rapporte les faits auprès de la gendarmerie.
Un parcours troublé
Jacques Leveugle est né à Annecy en 1946. Après le lycée, il entame des études littéraires (hypokhâgne et khâgne) qui resteront inabouties. « Il n’est jamais allé au bout de ses projets. (…) Il voulait devenir professeur, mais il n’a jamais obtenu le titre officiel d’enseignant. Il a ensuite voulu devenir éducateur spécialisé, mais il n’a pas fini sa formation. Il a voulu devenir infirmier, mais ça n’a pas été amené à son terme », raconte Étienne Manteaux, qui le décrit comme « un intellectuel ». Dans « ses mémoires », Jacques Leveugle se qualifie de « gentleman boy lover » et évoque « de vieux démons qui le poussent à agir ainsi ».
Sans diplôme français, il entreprend alors une carrière d’enseignant à l’étranger à partir des années 1970. « Mais il a aussi encadré beaucoup de camps de jeunesse dans des activités sportives, de canyoning, de spéléologie. Il a encadré des camps de jeunes délinquants en Allemagne. Il a été éducateur dans une maison d’enfants à Bogotá en Colombie », énumère le procureur.
Suisse, Allemagne, Portugal, Maroc, Algérie, Niger, Philippines, Inde, Nouvelle-Calédonie, Colombie… le mis en examen a « sillonné le monde » pendant des décennies et s’est livré à des rapports sexuels avec des garçons en France, notamment en Nouvelle-Calédonie, et dans huit autres pays : « Dans chacun de ces lieux, (…) il va rencontrer des jeunes et avoir des relations sexuelles. C’est en tout cas ce qu’il consigne dans ses mémoires. » Selon les éléments recueillis lors de l’enquête, deux tiers des viols ou agressions sexuelles, soit une soixantaine de faits, auraient été commis sur le sol français.
Auditions et révélations
Lors de ses différentes auditions par la gendarmerie, Jacques Leveugle a indiqué que ses écrits étaient « l’expression de la réalité » et a avoué les faits. Pour mener à bien ses actes, Jacques Leveugle, qualifié de « cultivé et charismatique », prenait des jeunes sous son aile et procédait par « séduction intellectuelle du mineur et pour le côté sexuel, l’approche se fait ensuite par le rire ». Il se voyait « comme un Grec antique formant de jeunes éphèbes » et prenait également exemple sur des figures littéraires qui avaient les mêmes attirances.
Justice et appel à témoins
L’ancien éducateur a été mis en examen pour viols et agressions sexuelles aggravés. Il est actuellement en détention provisoire depuis avril 2025 après n’avoir pas respecté les clauses de son contrôle judiciaire, une assignation à résidence, a précisé Étienne Manteaux. Le travail des enquêteurs a permis d’identifier 89 victimes entre 1967 et 2022. Mais d’autres, qui n’ont pas été mentionnées dans ces mémoires, pourraient également avoir subi les mêmes sévices. Un appel à témoins a donc été lancé pour permettre à d’éventuelles victimes de se manifester.
Les enquêteurs sont aussi à la recherche de témoignages qui pourraient « consolider le parcours de vie de Jacques Leveugle ». Au total, près de 150 personnes ont été entendues à ce jour. « Le temps presse », a souligné le procureur. La prescription joue dans ce dossier : les faits commis avant 1993 seraient ainsi déjà exclus. « Si des victimes souhaitent se manifester, qu’elles le fassent maintenant, parce qu’il faudra, dans l’année 2026, clôturer cette information judiciaire si on veut effectivement pouvoir juger dans des délais raisonnables », a indiqué Étienne Manteaux.
Dans ses mémoires, l’homme a également écrit « avoir volontairement donné la mort à deux personnes », a ajouté le procureur. Le suspect a reconnu au cours de l’enquête avoir étouffé à l’aide d’un coussin sa mère atteinte d’un cancer en phase terminale dans les années 1970, puis sa tante, âgée de 92 ans dans les années 1990, de la même manière. Il raconte au sujet de sa tante « qu’il devait repartir dans les Cévennes et qu’elle le suppliait de ne pas partir, il a fait le choix de lui donner la mort également et donc profitant de son sommeil a pris un coussin et l’a étouffée », a indiqué le procureur. Une enquête distincte de celle sur les viols et agressions sexuelles a été ouverte pour ces deux faits. Le prévenu a, là aussi, reconnu les faits.
