Tore Oevreboe, le patron de l’équipe olympique norvégienne, ne laisse aucun détail au hasard. Au-dessus d’une imposante pile de livres, un volume attire l’attention : Medal Count: the Fate of Nations at the Olympics de Charles P. Theuer. L’universitaire américain y explique, statistiques à l’appui, comment la Norvège surperforme aux Jeux olympiques (hiver et été confondus), avec un ratio de médailles pour 10 millions d’habitants 18 fois supérieur à celui des États-Unis. « C’est ma déco ! J’alterne avec Astérix aux Jeux olympiques« , s’amuse Tore Oevreboe. Une fois encore, les lauriers sont promis aux athlètes venus de ce pays scandinave de 5,5 millions d’habitants lors des Jeux de Milan Cortina, en Italie, du vendredi 6 au dimanche 22 février.
Quand on lui demande la recette de la potion magique norvégienne, Tore Oevreboe commence par une longue tirade sur l’État-providence du pays, là où on l’aurait plutôt attendu sur l’excellence des coachs ou la profusion de neige. En Norvège, 70 % de la population possède des skis, aime rappeler l’ancien champion d’aviron.
La formule semble imparable : un temps de travail réduit libère des heures pour encadrer l’entraînement des marmots, qui finissent l’école en début d’après-midi pour user leurs spatules tout l’après-midi. « Notre système de clubs, au niveau local, repose sur le bénévolat », insiste-t-il. À l’âge de 25 ans, 93 % des Norvégiens ont déjà été licenciés dans au moins un sport, du beach-volley (où, même là, ils excellent) aux disciplines typiquement nordiques comme le saut à skis ou le combiné nordique, souligne Charles P. Theuer dans son livre.
Même avec un vivier incluant le footballeur Erling Haaland, la fondeuse Marit Bjoergen ou la biathlète Marte Olsbu Roeiseland, hors de question d’écrémer la masse pour détecter les meilleurs dès le plus jeune âge. « Les grandes nations ne parlent que de sélection, de se débarrasser des gens », pointe Tore Oevreboe. En Norvège, la loi interdit de classer les enfants ou de leur faire participer à des compétitions avant leurs 13 ans. « La dernière chose qu’on veut faire, c’est traiter des ados comme des stars ou les encourager à abandonner leur scolarité », appuie Frode Estil, double champion olympique de ski de fond en 2002 et responsable éducatif de la Meraker videregaende skole, une école d’excellence sportive, qui a vu passer environ 20 % des athlètes olympiques du pays. « On cherche à réduire au maximum la pression qui pèse sur eux. »
Pour cela, rien de tel qu’un devoir de biologie le soir, après l’entraînement de patinage de vitesse. Quadruple champion olympique (1992 et 1994), Johan Olav Koss raconte comment il a dû gérer sa carrière sportive et ses études de médecine. « Quand j’ai participé à mon premier entraînement avec l’équipe olympique, j’étais terrifié. Je ne faisais pas comme les autres. » À l’issue de l’échauffement, un coach l’a pris à part : « Je m’attendais à me faire engueuler, me faire punir à la salle de muscu… Et le coach m’a simplement demandé : ‘Tu veux faire quoi après ta carrière sportive ?' » Une façon de remettre en perspective les longues heures d’entraînement. « Combien de jeunes abandonnent le sport, dégoûtés, vidés, à 21 ans ? On veut éviter ça à tout prix. »
Aux Jeux olympiques de la jeunesse, la Norvège figure loin de la tête du classement au tableau des médailles. « Notre philosophie diffère de celle de nombreux autres pays », explique Jan Wojtaszek, chef de mission de l’équipe norvégienne sur le site du CIO. « Notre objectif principal est l’apprentissage et le développement des athlètes et des jeunes entraîneurs. Nous ne comptons pas les médailles. »
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À rebours de l’hyperspécialisation, les coachs encouragent leurs ouailles à tester le maximum de sports. « Il y a une période de dix ans où l’intensité est très élevée pour atteindre le niveau de l’élite », souligne Johan Olav Koss. Si vous vous spécialisez entre 7 et 17 ans, vous risquez de ne jamais atteindre ce niveau. Si vous le faites entre 17 et 27 ans, vous atteindrez votre apogée au bon moment. »
Les têtes pensantes du sport norvégien mélangent à dessein les athlètes au milieu du tentaculaire Olympiatoppen, le centre de haute performance du pays, où les entraîneurs disposent de logiciels de données les plus poussés. C’est dans ce centre qu’est née l’idée d’utiliser le GPS pour aider les skieurs alpins à trouver la meilleure trajectoire sur les descentes de Coupe du monde. « Les sports moins fortunés peuvent profiter de l’expertise des meilleurs coachs dans d’autres disciplines, sans parler des médecins, kinés, psychologues », détaille Tore Oevreboe. « Cela crée une émulation et dans les grandes compétitions, ça dilue la pression, qui ne repose pas que sur soi, mais sur toute l’équipe de Norvège », appuie Johan Olav Koss.
Loin de garder jalousement cette expertise, la Norvège propose même aux autres pays d’en profiter. « Cette ouverture n’est pas que la communication, c’est une réalité », avance Pierre Mignerey, directeur technique national de la Fédération française de ski. Lorsqu’il officiait auparavant dans les instances internationales, l’un des enjeux consistait à limiter l’écrasante domination norvégienne en ski de fond. Or les intéressés « proposaient carrément d’aider à former les entraîneurs étrangers, d’organiser des stages chez eux, de passer du temps avec leur équipe. »
Ultramoderne à l’époque, l’Olympiatoppen accuse néanmoins le poids des ans. « On commence à être à l’étroit », soupire le big boss des « Norge ». La première pierre d’un nouveau centre sportif doit être posée en cours d’année. Contrairement à ce qui s’est passé pour Paris 2024, l’accompagnement politique ne s’est pas éteint aussi vite que la flamme olympique des Jeux de Lillehammer en 1994. Si les hautes sphères norvégiennes reconnaissent que nombre d’athlètes de sports peu « bankables » flirtent avec le seuil de pauvreté, le soutien du gouvernement n’a jamais faibli, assurent-elles.
Tout n’a pas été un long fleuve tranquille. Il a fallu donner une forte impulsion après des Jeux de Calgary calamiteux, en 1988, au cours desquels la Norvège n’avait décroché aucune médaille d’or, rappelait début 1994 le quotidien américain The New York Times. Depuis Lillehammer en 1994, la Norvège a remporté 221 médailles dont 85 en or aux Jeux olympiques d’hiver. Les deux dernières éditions ont même constitué un triomphe, avec 39 mé
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