Ashgar Farhadi est de retour au Festival de Cannes pour la cinquième fois en compétition avec Histoires parallèles, un film tourné à Paris avec un beau casting comprenant Isabelle Huppert, Virginie Effira, Adam Bassa, Vincent Cassel et Pierre Niney.
Sylvie, une écrivaine, observe à la jumelle ses voisins d’en face, un trio qui fabrique les bruitages de documentaires animaliers pour alimenter son roman. Elle doit bientôt déménager pour que sa nièce, enceinte, puisse récupérer l’argent de la vente. Cette dernière lui présente Adam, un jeune homme qu’elle a rencontré dans le métro, pour l’aider à faire les cartons. Son arrivée va rebattre les cartes de tous les protagonistes de cette histoire.
Quelques heures avant de fouler le tapis rouge avec son équipe, le réalisateur iranien a confié à franceinfo Culture ce qui se cache derrière ce film où se mêlent jusqu’à se confondre la fiction et la réalité. Présenté le 14 mai à Cannes, Histoires parallèles sort le même jour dans les salles.
Un voyage vers l’inconnu
« C’est vraiment très difficile d’expliquer en quelques mots ce qu’on veut dire à travers un film. C’est toujours un voyage vers l’inconnu, une curiosité qui vous pousse sur un chemin dont vous ne connaissez même pas les étapes. En l’occurrence, pour ce film, c’était vraiment ça. J’avais envie d’explorer ces contrées inconnues qui s’ouvraient à travers la création de cette histoire et de ce film. Ce qui m’a donné le courage de poursuivre et de développer ce projet, c’est cette question du médium, pour ne pas dire des médias, cette façon d’observer à travers un télescope ou une lorgnette, de voir des bribes de quelque chose et de s’inventer toute une histoire à propos de ces bribes-là.
Flou entre réalité et fiction
Évidemment, le plus simple pour faciliter la tâche du spectateur aurait été de créer deux univers complètement distincts. Mais puisque le film tente justement de montrer à quel point cette limite est poreuse, j’ai pris le risque de laisser le spectateur se perdre un peu au début. Il est question de l’ambiguïté et de la porosité de cette frontière entre les deux dimensions.
Les récits comme destin
Les réalisateurs s’inspirent du réel, mais ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les récits, les fictions, peuvent constituer une sorte de destin qui happe les êtres. Les histoires que l’on nous raconte ont un impact fort sur les choix que nous faisons et les directions que nous prenons, souvent dictées par l’imaginaire qui nous est inculqué. Cela inclut également le rôle des médias dans nos vies, où l’information présentée est en réalité un récit construit.
Manipulation et documentaire
Précisément, Sylvie observe ses voisins qui fabriquent les bruitages de documentaires animaliers. Bien que l’on pense que le documentaire animalier représente le degré zéro de la fiction, tout y est en réalité construit. Cela questionne notre perception du réel et nous incite à nous demander si ce qui nous est montré doit être cru et pris à la lettre.
Une dimension politique
Oui, cela fait partie des dimensions présentes dans le feuilleté du film, sans en faire un credo explicitement politique.
La solitude comme thème central
Les personnages sont en exil intérieur, vivant à Paris, mais leur cœur est ailleurs. Comme le dit l’éditrice de Sylvie, il est isolé et coupé du monde. Ce film aborde l’isolement et la solitude, dimensions importantes dans le cinéma de Kieślowski, qui ont peut-être influencé mon œuvre. Sylvie et Adam, bien qu’entourés, sont seuls, illustrant le proverbe persan : « Je suis entouré de monde et pourtant je ne suis pas là, je suis seul. »
La solitude face à la création
La solitude est aussi un sanctuaire nécessaire à la création, un vide qui permet de faire surgir les histoires. À la fin, il y a une libération pour les personnages, notamment Adam, qui accède à cette création et ressent une catharsis, marquant un changement significatif.
Un Paris intime
Filmer Paris de manière intime, loin des clichés, était un enjeu primordial. Je ne prétends pas connaître Paris comme un parisien, mais à force de visites, j’ai cherché à en restituer une vision intime, permettant ainsi aux parisiens de se sentir chez eux.
Retour à Cannes
Être à Cannes pour la cinquième fois est un moment de grande joie, car il y a une diversité de spectateurs. Découvrir son film avec ce public est galvanisant. En tant que cinéaste, je passe plus de temps en entretiens qu’à voir des films. Mon meilleur souvenir reste la première fois où je suis allé à Cannes, sans film dans la sélection, simplement en tant que festivalier.
