Le long-métrage L’Abandon est projeté hors compétition au Festival de Cannes mercredi. Antoine Reinartz incarne le professeur d’histoire-géographie, tragiquement assassiné en octobre 2020 par un terroriste islamiste.
« Pour que l’histoire de Samuel Paty ne tombe pas dans l’oubli. » C’est par ces mots qu’UGC Distribution a annoncé, le 2 mars, la prochaine sortie de ce film consacré à l’assassinat du professeur par un jihadiste tchétchène. Cette annonce a surpris tout le monde, survenant quelques heures seulement après le verdict du procès en appel de quatre hommes, condamnés à des peines de 6 à 15 ans de réclusion criminelle pour leur rôle dans l’engrenage ayant conduit à la décapitation de l’enseignant de 47 ans, alors qu’il quittait son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
Le choix a été fait de « donner la priorité à la justice », expliquait alors le distributeur, en dévoilant les premières images de ce film d’une heure quarante. Cette adaptation d’un sujet hautement sensible a été tournée dans le plus grand secret à l’été 2025, pour « éviter les mauvais buzz et les procès d’intention », confie Antoine Reinartz, choisi pour incarner le professeur. L’Abandon fait partie de la sélection hors compétition de la 79e édition du Festival de Cannes, où il sera projeté mercredi 13 mai, date également choisie pour sa sortie en salles.
Le récit se concentre sur les onze jours de tension extrême ayant conduit à l’assassinat de Samuel Paty, dans le sillage de son cours sur la liberté d’expression, lors duquel il avait montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves. Lorsque Vincent Garenq entame l’écriture du scénario en décembre 2024, une exigence se impose à lui : « Être au plus près de la vérité. »
Pour cela, il s’est d’abord abreuvé de tout ce qu’il pouvait trouver sur l’affaire. « Au départ, je ne trie rien : je lis, je lis, je lis », relate le réalisateur de 60 ans, qui s’est notamment appuyé sur le livre Derniers jours de Samuel Paty : enquête sur une tragédie qui aurait dû être évitée, publié en 2023 par le journaliste Stéphane Simon. Il classe les informations qu’il trouve dans des tableurs. « Au fil des semaines, je rajoute des lignes et des colonnes pour chaque personnage et je reconstitue la chronologie des faits. Je mets des dates précises pour retrouver les liens de cause à effet qui entraînent cette catastrophe », détaille-t-il.
Vincent Garenq est rompu à l’adaptation d’affaires judiciaires à l’écran : il a notamment signé Présumé coupable (2011) sur l’affaire d’Outreau, puis L’Enquête (2015), un thriller politique sur les méandres du dossier Clearstream, et la série Tout pour Agnès (2024), consacrée à la disparition d’Agnès Le Roux en 1977. Jamais encore il ne s’était plongé dans une affaire terroriste, qui a provoqué un émoi national, particulièrement chez les enseignants, encore largement traumatisés.
« Quand on s’attaque à des histoires comme ça, on a une immense responsabilité. »
Vincent Garenq
La pression était donc considérable. Pour s’assurer de l’exactitude de son scénario, il a travaillé en étroite collaboration avec Mickaëlle Paty, l’une des sœurs de la victime. Celle-ci a fait office de « vigie » durant toute l’écriture du film, selon les termes du réalisateur. « Dès le départ, j’ai senti une écoute et une volonté de raconter quelque chose de juste », souligne-t-elle, après avoir refusé plusieurs projets qui ne reflétaient pas l’histoire de son frère.
Au fil de son écriture, Vincent Garenq s’est donc tourné vers elle « pour vérifier » chaque détail et « s’assurer de la justesse des faits », explique Mickaëlle Paty. Elle a notamment référez à des échanges d’e-mails entre son frère et la principale du collège, interprétée par Emmanuelle Bercot, et avec le référent laïcité de l’établissement. C’est lui qui avait convoqué le professeur la semaine précédant l’attentat, lui reprochant d’avoir commis « une erreur » en proposant aux élèves musulmans de sortir de son cours pour leur épargner la vue des caricatures. « Il a fallu transformer légèrement ces échanges pour les rendre accessibles, qu’ils puissent être formulés oralement », précise la sœur du professeur.
Il a également fallu faire des « concessions importantes » pour ne pas trop allonger le film. Dès le départ, il a par exemple été décidé de ne pas représenter les membres de la « jihadosphère » en contact avec Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty, afin de ne pas trop complexifier la narration.
L’équipe du film a également dû composer avec les zones d’ombre du dossier. On sait par exemple que le jeune terroriste a appelé Brahim Chnina, le père à l’origine de la campagne de haine contre le professeur, quelques jours avant son assassinat. Toutefois, le contenu de leur échange reste inconnu, Brahim Chnina affirmant à la justice ne pas s’en souvenir. « C’était assez délicat à représenter d’un point de vue juridique », admet Vincent Garenq, qui a utilisé de vrais échanges de SMS entre Abdoullakh Anzorov et Brahim Chnina pour matérialiser le début de leur conversation, avant de rendre le reste inaudible, laissant le spectateur spéculer sur ce qu’ils ont pu se dire.
Une autre question cruciale a dû être tranchée : fallait-il ou non montrer dans le film les deux caricatures de Mahomet qui ont coûté la vie au professeur ? Pour Vincent Garenq, il n’y avait pas à hésiter.
« Samuel Paty est mort de son choix de les avoir montrées [les caricatures]. Ça aurait été le trahir que de renoncer. »
Vincent Garenq
Autre difficulté signalée par Vincent Garenq : aucun protagoniste de l’affaire n’a accepté de lui parler. « On peut le comprendre, les gens sont extrêmement traumatisés », constate-t-il. Pour s’imprégner au mieux de leur vécu, le réalisateur a suivi assidûment tout le procès de première instance fin 2024, avec son coscénariste Alexis Kebbas. Les témoignages très forts de certaines parties civiles l’ont considérablement marqué, notamment celui de la gardienne du collège, qu’il a trouvé « très charismatique ». Son personnage a donc été ajouté dans la deuxième version du scénario.
« Je n’ai pas cherché à ce que les acteurs ressemblent physiquement aux personnes qu’ils incarnent et j’ai même parfois fait exprès de brouiller les pistes en changeant les prénoms. On essaye d’être justes dans ce qu’on raconte, mais ce n’est pas non plus une copie de la réalité », souligne Vincent Garenq.
La ressemblance physique entre Antoine Reinartz et le défunt n’a donc rien d’évident. « Antoine a juste coupé ses cheveux et s’est laissé pousser la barbe, car Samuel Paty n’était pas souvent rasé », précise le réalisateur. Il avait aussi souvent une écharpe autour du cou, comme l’acteur à l’écran. « Il avait cette gentillesse qu’a Antoine dans la vie », glisse Vincent Garenq.
César du meilleur acteur dans un second rôle en 2018 pour 120 Battements par minute, Antoine Reinartz a dû composer avec les maigres informations qui lui avaient été communiquées pour le rôle.
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