Invité de « Tout est politique » sur franceinfo mercredi 6 mai, Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences-Po et spécialiste des questions internationales, s’est exprimé sur le conflit au Moyen-Orient et sur les dynamiques diplomatiques entre les États-Unis et l’Iran, dans un contexte de fortes tensions régionales et d’hypothèses d’accord encore incertaines.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Sonia Chironi :
Les deux informations principales dans cette journée. Alors, la première, ce n’est pas encore une information, ce sont des sources dans la presse américaine qui disent qu’il y a un accord, que les États-Unis et l’Iran seraient tout à fait proches d’un accord ce soir. Et puis l’autre, c’est une vraie information et on a même les images, on va les voir : c’est le porte-avions Charles de Gaulle, le porte-avions français, qui a franchi le canal de Suez et qui est en train de descendre la mer Rouge et de se diriger vers ce golfe d’Oman. Quelle est votre analyse de la situation ce soir ?
Bertrand Badie :
Alors, première recommandation, la prudence. Pourquoi la prudence ? Parce qu’on a l’habitude d’interpréter les faits, les discours, les paroles en relations internationales à partir d’une analyse stratégique. Et à chaque fois qu’il se passe quelque chose, le réflexe est de dire : mais quelle est la stratégie derrière ? Comment cela s’inscrit dans un projet plus vaste que notre travail consisterait à interpréter ?
Avec Trump, on est passé de la posture stratégique à la posture d’affichage, c’est-à-dire la rationalité de l’homme. Ce n’est pas tant de penser un jeu à moyen et long terme, c’est-à-dire la façon la plus efficace d’obtenir un résultat et d’atteindre un objectif politique, mais c’est savoir, dans les médias, afficher la posture qui aura un effet sur l’opinion et sur les différents acteurs. C’est-à-dire qu’il faut toujours réinterpréter ce qu’il dit en se demandant quel message il veut faire passer et qu’est-ce qu’il cherche à afficher. La rationalité d’affichage, c’est l’anti-stratégie et c’est la raison pour laquelle personne n’arrive à l’interpréter.
Alors, quand on est face à cette situation, il faut tenter de recouper le discours trumpien, qui restera dans les annales, bien entendu, avec un certain nombre de faits ou d’autres discours. Là, il y a quand même eu d’autres discours. Les autres discours, c’est quoi ? C’est Rubio le secrétaire d’État, qui a une parole plus mesurée et plus économique, si je puis m’exprimer ainsi, et qui avait annoncé de manière solennelle que la partie militaire était terminée et avait atteint ses buts. C’est intéressant à mettre en perspective avec ce que dit le président des États-Unis.
Deuxième élément, vous avez mentionné effectivement cette rumeur d’un accord portée par Axios, mais qui a été relayée aussi par le Pakistan. C’est-à-dire le Pakistan, dont on sait que la fonction médiatrice a parlé de cette chose. Le Pakistan n’est pas dans une stratégie d’affichage, on l’a vu depuis le début, mais dans une stratégie au contraire secrète, discrète. C’est ce que je disais d’ailleurs sur ce plateau. La vraie diplomatie, c’est celle qui ne s’exprime pas. Que la diplomatie pakistanaise s’exprime, c’est un deuxième signe.
Troisième signe, il y a ce fameux voyage de Trump en Chine, la semaine prochaine. Alors, c’est très intéressant parce que… C’est prévu depuis très longtemps. Les Chinois n’ont encore rien annoncé. Alors, qu’est-ce qu’il y a derrière le silence chinois ? Le silence chinois mérite toujours d’être interprété. Derrière le silence chinois, il y a la discrète suggestion que s’il n’est pas ça, il ne viendra pas. Nous ne le serons pas venir. Et ça, c’est quand même ce que j’appelle dans mon langage une pression systèmique extrêmement forte. Le président des États-Unis ne peut pas se permettre de griller l’étape chinoise.
Et puis, il y a des éléments plus anecdotiques qui vont peut-être vous faire sourire, mais qui me faisaient sourire jusqu’à hier, et que je commence à considérer comme un début d’indicateur : la Coupe du monde de football aux États-Unis. Je ne vois pas un homme aussi marqué par son hubris venir occulter cette grande manifestation sportive mondiale dont il va être le centre, l’idole, la personnalité structurante, et laisser occulter par des événements militaires importants ou dramatiques dans le golfe. Alors, c’est un petit rayon d’optimisme mais qui montre qu’il y a quand même une certaine conjonction des planètes, un alignement des planètes. Je ne sais pas ce qui va se passer. Vous savez, dans ce type de montage, une mouche, une petite poussière peut tout remettre en cause.
Nathalie Saint-Criq : Et si on en reste à ce que vous avez voulu dire ?
Si on devait pencher d’un côté, qu’on a un pas de plus du côté de la paix à venir et du règlement du conflit, qu’on puisse découpler l’histoire d’Ormuz et l’Iran. On entend des choses différentes tous les jours, qu’ils sont des choses de pression pour mettre la pression sur les pays. Est-ce que vous diriez que ça va plutôt dans le bon sens ? Et est-ce que vous diriez également que c’est parce qu’il y a une pression qui est beaucoup plus large, c’est-à-dire les Chinois, c’est-à-dire les Émirats, c’est-à-dire tous ces pays qui commencent à trouver qu’ils y perdent beaucoup et qui peuvent éventuellement faire pression sur les Iraniens ?
Alors, je n’emploierai pas le mot « paix » parce que ça va travailler plusieurs années sur ce sujet. Je pense qu’on en est extrêmement loin. En revanche, effectivement, on entre dans une logique très trumpienne qui est celle du « cesser le feu », plus ou moins tenable et plus ou moins durable. Je le crois. Pour les raisons que vous avez exposées, alors, on se rejoint tout à fait sur l’idée de pression systèmique. Moi, c’est toujours ce que j’ai plaidé : le temps de la négociation transactionnelle, c’est fini. Le temps de la négociation bilatérale, style ce qu’on a connu dans les temps anciens, c’est terminé aussi.
La pression systèmique dans un monde, il ne faut pas oublier qu’il est globalisé et qui donc a ces points d’expression. Et l’un des points d’expression c’est… Attendez, l’économie mondiale est en train de craquer et l’économie asiatique en particulier, et pas seulement l’économie chinoise. Donc ça, c’est une pression systèmique très forte à laquelle il faut ajouter la pression que représente l’opinion publique américaine. Vous savez, les sondages sont de plus en plus dramatiques pour Trump, qui en est maintenant à 34 % de popularité et en taux d’approbation de son action en Iran, on en est à un quart contre trois quarts. Donc tout ça, ça compte.
Alors maintenant, ça révèle quelque chose en fait d’assez banal, qui est que les deux parties, l’Iran et les États-Unis, ont vraiment besoin de trouver la porte de sortie. Mais il y a deux problèmes. C’est que chacun sait que l’autre cherche la porte de sortie. Et quand on est dans cette posture-là, on a tendance à augmenter les enchères, parce qu’on considère que son adversaire est faible et vulnérable. Donc la pression monte, d’où les déclarations, notamment du président du Parlement iranien, qui peuvent compliquer les choses.
Vous avez vu, sa dernière réaction était quand même un petit peu compliquée. Il y a un autre élément qui joue dans cette affaire et qu’il ne faut pas laisser de côté, c’est que, vu ce qu’est le profil trumpien, il est prêt à prendre n’importe quelle porte pour sortir, mais certainement pas une porte qui montrerait de manière trop ostensible qu’il a perdu. Or, il a perdu. Donc tout le problème, c’est de maquiller sa défaite en victoire, ce que Poutine sait parfaitement faire.
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