Sur les 60.000 coureurs qui bravent les 42,195 km du marathon de Paris, combien ont demandé à ChatGPT un conseil, un plan d’entraînement ou un encouragement ? Bien plus que vous ne le croyez.
Une nouvelle voix pour les coureurs
« Stop ! Respire. Ce n’est pas un échec. C’est un résultat. Et on va l’analyser froidement. » Celui qui enguirlande Pierre après une séance d’entraînement en demi-teinte, ce n’est pas son entraîneur de club… mais ChatGPT. Le logiciel conversationnel dopé à l’intelligence artificielle est devenu le confident de ce runner girondin. « J’ai trouvé en lui un interlocuteur qui m’écoute », assure ce coureur chevronné, qui compte plusieurs semi-marathons à son actif.
Ce qu’il est venu chercher, c’est de la motivation, une voix qui le pousse à sortir, même quand le mercure est au ras des pâquerettes ou qu’il pleut des cordes. « Ce n’est pas toujours évident d’être discipliné quand on suit un programme d’entraînement seul. » Pierre est loin d’être un cas isolé. Selon l’étude annuelle du réseau social sportif Strava, 46 % de ses membres assurent être prêts à faire d’une IA leur coach sportif – le chiffre est encore plus élevé auprès de la Génération Z. Pas sûr, cependant, que ChatGPT se mue en ChatKipchoge (du nom de l’ex-recordman du monde du marathon) du jour au lendemain.
Des expériences contrastées
« Le programme d’entraînement qu’il m’avait concocté me paraissait bien, à première vue », regrette Benjamin, qui use les semelles de ses chaussures de running sur les routes angevines. « En vue de la préparation d’un semi en 1h30, il me faisait faire des courses cohérentes, mais les vitesses n’étaient pas du tout adaptées. » Coach ChatGPT demandait la même cadence sur des exercices fractionnés courts et sur des sorties plus longues, ce qui n’est pas humainement tenable. Sentant le risque de blessure arriver, Benjamin est repassé au système D. « Je réfléchis, et je fais mon programme moi-même en fonction de mes capacités. »
Léa, runneuse hyperactive avalant 75 bornes par semaine, a fait la même amère expérience, et son corps a fini par lâcher. La contracture du mollet ne pardonne pas. Un mois de convalescence plus tard, la jeune femme de 23 ans est revenue du miroir aux alouettes du coaching 100 % IA, mais pas encore à son niveau d’avant-blessure : « J’ai pris conscience d’avoir fait une grosse erreur. Brutalement. Et je l’ai payé cher. »
Pour d’autres, l’expérience a été concluante. Comme cette reporter du Wall Street Journal qui a confié toute sa préparation du marathon de Boston à ChatGPT, nutrition et playlist incluses. À quelques détails près – ChatGPT n’a pas pensé à synchroniser la durée de la musique avec le temps estimé de l’épreuve et, niveau gastronomie, il a développé un curieux tropisme pour les courgettes –, le plan s’est déroulé sans encombre. « Je suis devenu accro, je faisais tout ce qu’il me disait », reconnaît Isabelle Bousquette.
Loin de l’image du coureur du dimanche, Sébastien Truchi, un Français exilé aux États-Unis proche du niveau mondial en triathlon, a « tout donné à ChatGPT : mes métriques, mon dernier test d’effort, toutes mes données », détaille celui qui avait conclu un marathon dans le temps canon de 3h02 avant de tomber sous le charme de l’intelligence artificielle.
Les limites de l’IA
Pour lui, le but est que ChatGPT dégriffe un programme d’entraînement tenant compte des temps forts de la saison : le marathon de Boston en avril et la Norseman, l’une des courses les plus prestigieuses de triathlon extrême, en Norvège courant août. « De base, les IA sont un peu feignantes, il faut avoir l’expérience pour les challenger et les forcer à creuser. Je ne me contente pas de la première réponse, je repasse beaucoup derrière. » Ce n’est donc pas à coach ChatGPT qu’il impute son dernier chrono sur 42 bornes, un remarquable 2h56.
« Ce ne sont pas des outils qui sont faits pour ça », tranche Loïc Bonnas, coach auvergnat à la tête de la structure La Fabrique de l’endurance. « Un LLM, c’est un logiciel conversationnel, mais je conçois qu’au premier abord, ça apparaît hyper convaincant. Les gens ont besoin d’être rassurés. » Il y a bien des gens qui payent des « Strava jockeys » pour courir à leur place afin d’afficher des chronos canons sur ce réseau social sportif… A l’inverse, « ChatGPT ne va pas savoir dire à un runner qui se sent en pleine bourre qu’il faut lever le pied, qu’il surcompense. »
Il n’ira jamais à l’encontre de son interlocuteur, et dans ce cas-là, lui aurait ajouté des entraînements. Parmi ses ouailles, des déçus du programme d’entraînement des montres Garmin, mais pas encore de repentis de ChatGPT. « Ça va venir, prédit-il. Au mieux, ChatGPT vous proposera des programmes peu personnalisés, comme ceux qu’on découpait dans les magazines de running, il y a dix ou quinze ans. Au pire, ça vous emmène droit à la blessure. »
Un avenir prometteur pour l’IA
Attention à ne pas enterrer l’IA trop vite, nuance Jussi Peltonen, chercheur spécialiste en data sportive chez Polar, une des marques de référence des montres connectées pour sportifs. « Il y a trois ans, j’avais fait le test de demander un plan à une IA [en l’occurrence Copilot, l’outil de Microsoft], décrit le scientifique finlandais. J’ai recommencé, et les résultats sont meilleurs sur la variation de charge selon les semaines, la prise en compte de séances de fractionné… Mais elle demeure incapable d’adapter le plan s’il y a un imprévu. Et là, seuls les runners les plus expérimentés sauront orienter l’IA dans la bonne direction. »
Le verdict n’est pas définitif, vu les bonds de géant que fait cette technologie en peu de temps. « Dans un futur proche, je crois davantage à des modèles d’IA spécifiques à la course à pied, basés sur des modèles fondés sur la biologie et la physique, en tenant compte de l’historique de l’entraînement du coureur. »
Le genre d’outil que développe dans son coin Benjamin Pernet. Ce spécialiste du triathlon publie régulièrement sur son site des petites briques de logiciel basées sur l’IA, permettant d’anticiper les effets d’une température élevée sur sa course (le Heat Performance Adjuster), ou de calculer son taux de sudation en 30 secondes… « L’arrivée de l’IA est une bénédiction », s’enflamme celui qui ne compte pas ses heures à coder des outils pour « démocratiser l’accès à la performance. » Dans ses cartons, un chatbot pour décortiquer avec les athlètes qu’il suit les détails de leurs performances qui leur auraient échappé, dégager des axes d’amélioration sur des petits détails et anticiper « le petit grain de sable qui peut tout faire dérailler. »
Alors que cinq millions de salariés s’estiment menacés par l’IA en France, les coachs sportifs ont encore un peu de marge. « La véritable valeur de l’IA ne réside pas dans le fait de remplacer le jugement d’un expert. Sa véritable valeur réside dans le fait d’aider un professionnel qualifié à travailler plus vite et mieux », estime le chercheur Johnny Padulo, co-auteur d’une étude sur les programmes pour marathon générés par IA, parue dans le British Medical Bulletin. « Comme le disait Sénèque : ‘Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va.’ Il en va de même pour les coureurs qui demandent un
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