Avec ce nouveau long-métrage, Claire Denis retrouve l’Afrique, au cœur de son œuvre cinématographique, et Isaach de Bankolé, qu’elle met pour la quatrième fois en scène, presque quarante ans après Chocolat (1988), leur première collaboration. En réalisant ce film, la cinéaste honore une promesse faite au dramaturge Bernard-Marie Koltès il y a plus de 30 ans, quelques semaines avant sa mort, d’adapter au cinéma sa pièce Combat de nègre et de chiens. Le Cri des gardes. Le film avec Isaach de Bankolé et Matt Dillon sortira dans les salles le 8 avril 2026.
Contexte et intrigue
En Afrique de l’Ouest, sur un gros chantier de travaux publics planté au milieu de rien, des engins charrient une terre rouge, poussiéreuse. Dans des baraquements protégés par des barbelés, vivent Horn, le patron, et Cal, le jeune ingénieur qui le seconde. Dans la nuit, ces vigies perchées sur des miradors s’interpellent dans leur langue, et leurs cris résonnent comme des chants scandant le temps à coup de « Tout va bien », là où l’on sent déjà que rien ne va et que cela ne va pas s’arranger.
Un soir, Alboury, un homme du village voisin, s’approche des grilles et interpelle Horn. Poli et élégamment vêtu, il est là pour qu’on lui rende la dépouille de son frère, mort sur le chantier. Horn, quant à lui, a d’autres plans pour la soirée, car Léone, sa jeune épouse, est sur le point d’arriver.
Les personnages et leurs dynamiques
Deux femmes traversent cette histoire : la première incarne le deuil, silhouette enrubannée de noir, laissant apparaître un visage grave qui avance dans le vent et dépose sur la terre rouge une feuille de palmier. L’autre, Léone, comme tombée du ciel avec ses nuisettes et ses talons aiguilles, occupe l’espace avec sa présence charnelle et décalée. Deux hommes blancs, Horn et Cal, deux hommes noirs, l’un vivant et l’autre mort, ainsi qu’un chien, réel ou imaginaire, complètent la partition de ce drame.
On comprend vite que la version officielle concernant la disparition de Nouofia, le frère d’Alboury, est un mensonge, et que Cal n’est pas étranger à la mort de l’ouvrier. Horn tente de minimiser la situation, mais au fil de la soirée, la détermination d’Alboury va mettre à mal la raison des trois autres protagonistes, blancs et expatriés.
Thèmes et mise en scène
Enfermés et agités comme des animaux en cage, Cal et Horn, avec Léone au milieu, se déchirent sur fond de désir et de trahison. La clôture qui les sépare du monde, dans lequel est confiné leur chantier, apparaît comme une métaphore de leur enfermement dans une logique d’aveuglement. Cet aveuglement concerne à la fois la réalité qu’ils ne veulent pas voir et leur indifférence au sort des gens vivant à côté de leur chantier, tout en étant bercés par l’illusion d’exister en s’exilant loin de chez eux.
« Alboury est le moteur de la tragédie. En venant réclamer le corps de son frère comme dans la tragédie grecque, il remet en question les relations des trois Blancs de l’autre côté de la barrière. Pas parce qu’il est noir, mais parce qu’il réclame justice, » explique Claire Denis.
Sur un scénario coécrit avec Suzanne Lindon, Claire Denis choisit une forme qui sied à cette tragédie : unité de temps et de lieu. Les quelques heures nocturnes où se joue le drame se déroulent dans le huis clos du chantier, excepté le trajet rocambolesque de Léone dans la voiture de Cal pour rejoindre son époux depuis l’aéroport. « Il fallait quand même que le territoire africain existe en dehors du chantier la nuit. Il ne pouvait pas y avoir que des barbelés, il fallait aussi de la vie autour du chantier, » ajoute-t-elle.
Les puissants projecteurs éclairent les personnages, qui entrent et sortent de scène comme au théâtre. Le monde qui les entoure est plongé dans la nuit, allégorie d’un espace impossible à représenter, à la fois mystérieux, fascinant, inquiétant et impénétrable. Alboury, à la frontière des deux mondes pour réclamer justice, se tient dans le clair-obscur.
Éléments visuels et interprétation
Mia McKenna-Bruce et Tom Blyth apportent une dimension charnelle et transmettent l’idée du désir, de l’impuissance et de la frustration, qui sont centrales dans cette histoire. Matt Dillon, quant à lui, semble perdu dans un rôle un peu bavard qui pourrait édulcorer l’intensité du drame.
Isaach de Bankolé, ami de Bernard-Marie Koltès et acteur fétiche de Claire Denis, a été moteur dans ce projet cinématographique. « Isaach veillait sur le film. Il était comme un gardien du projet, » confie la réalisatrice. Parlant la langue d’Alboury, le yoruba, il semble s’être fondu dans la peau de son personnage. Dans une économie de jeu remarquable, il semble totalement habité par cette histoire tragique, porteuse d’un message universel.
Héritage et impacts
Avec Le Cri des gardes, Claire Denis honore la mémoire de Bernard-Marie Koltès, ainsi que sa poésie et son engagement. Elle ajoute une pierre à son œuvre sur l’Afrique, cette terre où elle a grandi et qu’elle interroge constamment à travers un cinéma inventif. La réalisatrice recevra le prestigieux Carrosse d’or de la Quinzaine des cinéastes lors de la 79e édition du Festival de Cannes, qui se déroulera du 12 au 23 mai 2026.
Détails du film
Titre original : « The Fence »
Genre : Drame
Réalisation : Claire Denis
Avec : Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce
Pays : France, Sénégal
Durée : 1h 49 min
Sortie : 8 avril 2026
Distributeur : Les Films du Losange
Synopsis : Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Léone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme, Alboury, s’introduit par effraction derrière les grilles. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.
