Lundi 9 mars, Fabrice Luchini était l’invité du 20 Heures de France 2. À partir du 11 mars, il sera à l’affiche de « Victor comme tout le monde », réalisé par Pascal Bonitzer et écrit par Sophie Fillières. Il y incarne Robert Zucchini, un comédien habité par Victor Hugo sur scène, qui, des années plus tard, retrouve sa fille.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Léa Salamé : Fabrice Luchini, ce film s’appelle « Victor comme tout le monde ». Il est écrit par Sophie Fillières et réalisé par Pascal Bonitzer. C’est l’histoire d’un acteur à succès qui s’appelle Robert Zucchini et qui ressemble beaucoup à Fabrice Luchini. Cet acteur a une passion dévorante, une obsession pour Victor Hugo. Il l’admire tellement qu’il en oublie de vivre sa propre vie. Quand on voit le film, on se dit que c’est une biographie de Fabrice Luchini. C’est vous qui aimez tellement les grands auteurs, tellement plus que la vie de tous les jours, non ?
Fabrice Luchini : C’est une idée de Sophie Fillières, elle est malicieuse, c’est une des plus grandes scénaristes. Elle nous a quittés il y a deux ans, mais elle a voulu que ce film se fasse. Les enfants me l’ont demandé. Et le génie de Sophie Fillières, très bien servi par Bonitzer qui n’a pas voulu mettre son ego dedans, c’est qu’elle voulait qu’il s’appelle Zucchini. Zucchini, ça veut dire petite courgette. Donc quand les gens disent que c’est un peu proche de toi, je dis non, Luchini, ça veut dire petite lumière. Et là, je suis descendu en gamme, je suis devenu petite courgette. Vous voulez me demander si le personnage me ressemble ?
Bien sûr qu’il vous ressemble.
Il me ressemble, bien sûr, puisque la fiction a précédé la réalité. Je ne jouais pas Hugo, que je joue depuis deux ans et demi. Et à partir de cette fiction, la réalité est revenue. Est-ce qu’il me ressemble dans le lien avec l’enfant ? Vous voulez peut-être me demander ?
Parce que ça raconte aussi les retrouvailles d’un père qui a été… quoi ?
Le drame de Victor Hugo, il a 40 ans quand sa vie se coupe en deux. Il est à Rochefort, il va dans un café, il remonte d’Espagne et lit ce fameux journal, ce journal où il y a la vie qui va s’arrêter, sa fille, Léopoldine, sa fille préférée, meurt noyée le 4 septembre 1843. Ça va changer la vie d’Hugo. Et le génie de Sophie Fillières, c’est que ce qui est dramatique dans la vie d’Hugo devient la réconciliation lumineuse. Lui qui n’a pas reconnu sa fille, parce qu’il avait le trac, parce qu’il n’était pas capable d’avoir des relations. Ça, c’est un peu loin de moi quand même, parce que moi, j’ai une fille et je n’ai pas été génial comme père, mais j’ai quand même été pas mauvais, j’ai été correct, à partir de 13-14 ans. C’est tard, vous me direz, mais comme dit Claude Berri, j’ai toujours été un très bon fils, donc j’ai été un père moyen. Quand on est un très bon fils, on est un père moyen. Tandis que lui, c’est 25 ans, il ne connaît pas sa fille. Et elle arrive dans sa vie.
C’est cette mise en abîme. Le téléspectateur écoute, il se demande s’il parle d’Hugo, de Luchini, du personnage. C’est les trois à la fois, en fait.
Il y a Victor Hugo qui a perdu sa fille, c’est présent dans le film. Il y a ce personnage qui voit sa fille débarquer, qui lui dit : « Tu m’as négligée ». Et il va réapprendre, au fond, à aimer. Et c’est une des questions que pose le film ? Et si on essayait d’aimer plutôt que d’admirer ?
Une phrase magnifique d’un ami belge en parlant d’une femme : « Elle m’admirait, ce qui lui évitait de me comprendre ». C’était pas con. Alors effectivement, mon personnage, il est en creux. Il me ressemble un peu, peut-être. Mais quand il est avec Hugo, il devient vivant. Au point de ne pas avoir été capable, en quelque sorte, de créer des liens. Mais vous savez ce qui est d’ailleurs le plus intéressant dans l’affaire ? C’est les jeunes qui sont woke. Ces jeunes filles incroyables. C’est merveilleux. Marie Narbonne est une immense actrice. Toutes ces jeunes filles qui incarnent les wokes.
Parce que c’est la rencontre entre cet acteur, parce que vous jouez un acteur, et ces trois jeunes filles de 20 ans qui vont vous questionner, qui vont vous bousculer.
Avec cette première scène géniale, parce que quand il apprend dans la boulangerie que sa fille veut le revoir, il fonce dans le premier théâtre qui s’appelle le Toucan Blanc, où il a débuté il y a 45 ans. Il rentre et il ne se rend pas compte qu’il y a une comédienne, comme souvent dans le théâtre, qui arrive totalement nue. Le pauvre Zucchini dit : « Non, non, j’ai rien vu. J’ai rien vu, j’ai rien regardé. » Elle répond : « Ah, mais enlevez vos mains ! » Et lui dit : « Je vous jure que je n’ai rien regardé. Vous n’allez pas me MeTooiser. » Vous voyez, c’est le talent de Sophie Fillières, la malice et le conflit dramaturgique grâce au woke qui trouve qu’Hugo est un queutard. Elle résume en disant qu’elle voudrait remettre en cause la dimension supérieure de la libido d’Hugo. Et moi, je représente celui qui aime tellement Hugo. Mais ce qui est très malicieux de la part de Sophie, c’est que s’il y a conflit, il y a situation. Et les retrouvailles avec la fille, c’est le contraire de ce qui est arrivé à Hugo.
Expliquez-nous le génie de Hugo. Pourquoi sa langue est aussi vivante, vous qui la dites au théâtre ? Pourquoi y a-t-il tellement de gens qui viennent ? Si vous avez une minute pour donner envie à des jeunes d’ouvrir un livre d’Hugo, « Les Misérables », « Les Contemplations »…
C’est le contraire d’un poète abstrait. Vous savez, on dit que les politiques ont une parole dévitalisée. Et pourquoi Hugo n’a-t-il pas une parole dévitalisée ? Parce qu’il n’a rien d’abstrait. Vous savez, Jules Renard disait : « Hugo est tellement génial qu’on en oublie qu’il s’appelle Victor comme tout le monde. » Moi, si je parlais à des gens, je leur dirais de commencer par « Choses vues ». Et puis « Les Contemplations ». Vous savez, les méchantes langues disent que les médias, les journalistes, c’est la fausse alerte permanente. Malheureusement, la fausse alerte, là, en ce moment, elle ne devient pas totalement fausse. Mais Hugo, en plus d’être un génie, est un très grand journaliste. « Choses vues », puis « Les Contemplations », avec ce chef-d’œuvre qui s’appelle « Demain, dès l’aube… ».
