« Toute sa vie, il est passé entre les mailles du filet » : qui était Alexandre Despallières, escroc et manipulateur de haut vol, voire empoisonneur en série ? Cet extrait d' »Affaires sensibles » revient sur une étrange affaire d’intoxication au paracétamol.
Une mort suspecte
Sans la mort suspecte de Peter Ikin en 2008, ce « maître de l’arnaque », qui inaugure une nouvelle collection du magazine « Affaires sensibles », n’aurait sans doute jamais été rattrapé par la justice. Le 12 novembre, les pompiers et la police sont appelés pour constater un décès dans un hôtel parisien, à Montparnasse.
Dans son lit, un homme ne s’est pas réveillé. A priori, une mort naturelle… Sauf que celui qui vient de mourir n’est pas n’importe qui. « C’est vraiment une pointure dans le monde de la musique », explique le journaliste Gaspard Dhellemmes. Vice-président de la Warner et producteur d’Elton John et Madonna, il « est extrêmement riche », précise le journaliste, « il a l’équivalent de plus de 20 millions d’euros de patrimoine. »
À côté du corps du producteur, inconsolable, un jeune homme en larmes. C’est Alexandre Despallières. Il venait d’épouser Peter Ikin, de vingt ans son aîné, un mois plus tôt. Tous deux se connaissaient depuis les années 1990 et avaient vécu une idylle de quelques mois. Le producteur, au faîte de sa carrière, était tombé sous le charme du « bel Alex », que son entourage décrit alors comme « délicieux ».
Un lourd secret
Près de vingt ans plus tard, depuis la Californie, où le personnage de golden boy de la tech qu’il s’est inventé traverse une mauvaise passe, Alexandre Despallières franchit l’océan Pacifique pour retrouver son ancien protecteur. Pour Peter Ikin, c’est l’amour en personne qui sonne à sa porte ! La joie des retrouvailles sera de courte durée, car Alexandre porte, dit-il, un très lourd secret.
Un secret que le producteur avait confié à l’un de ses amis les plus proches, l’acteur Simon Burke. Celui-ci en fait le récit dans cet extrait : « Tu sais, Alex n’est pas seulement millionnaire, lui aurait dit Peter Ikin. Il a le sida, et surtout, une tumeur inopérable au cerveau. Et il est revenu pour passer ses derniers instants à mes côtés, parce qu’il me dit qu’il m’a toujours aimé. » Selon le producteur, aux petits soins pour son amant, Alexandre souffre le martyre et « pleure tout le temps. » Très inquiet, lui affirme-t-il, à l’idée que ses millions reviennent à sa famille, il demande à Peter de reprendre sa start-up après sa mort.
Quatre mois plus tard, en octobre 2008, le couple s’unit officiellement à Londres en signant un civil partnership, l’équivalent d’un Pacs. Peter pourra ainsi hériter de la fortune et de l’entreprise d’Alexandre… Mais selon ce dernier, il resterait une formalité à régler à Paris, quelques documents à signer.
Les jours fatidiques
Début novembre, Peter Ikin a donc rendez-vous dans la capitale française pour un long week-end avec Alexandre. L’hôtel situé près de la gare Montparnasse est très quelconque, et lui est plutôt habitué aux palaces. Peu après son arrivée, il se sent mal. L’avocate de ses ayants droit australiens, Marion Grégoire, détaille « plusieurs allers-retours à l’hôpital » en l’espace de trois jours, à cause de « chutes dans l’escalier » et de « troubles physiques ». À La Salpêtrière, le 11 novembre 2008, les médecins constatent que son pronostic vital est engagé.
En cause, une intoxication au paracétamol. Dans la nuit du 11 au 12 novembre, Peter Ikin a 242 mg par litre dans le sang, soit une « intoxication majeure », selon le bilan hospitalier. Comment alors a-t-il pu quitter l’hôpital ? C’est son jeune époux, Alexandre Despallières, qui a signé une décharge. Il ramène un Peter Ikin désorienté, en danger de mort, à son hôtel… où son décès sera constaté le lendemain matin.
L’autopsie avait conclu un peu vite à une mort naturelle à la suite d’une pathologie cardiaque. Mais les ayants droit australiens de Peter Ikin, intrigués, ont demandé une contre-expertise. Cette analyse toxicologique, réalisée à partir d’échantillons de tissu corporel conservés après l’incinération précipitée de Peter Ikin, mettra en évidence un taux mortel de paracétamol dans le sang de la victime. Pire, elle révèle que la concentration de la molécule a augmenté de 14 % entre sa sortie des urgences et son décès. « Donc en fait, il rentre, il est dans un état catastrophique, on le couche… et on lui en redonne une dose », résume Me Grégoire.
Les révélations judiciaires
Est-ce Alexandre Despallières qui a administré ce paracétamol à Peter Ikin ? Pour déterminer son rôle exact dans la mort de son compagnon, la justice ouvre une enquête criminelle. Dix-huit mois et des dizaines d’auditions plus tard, Despallières est mis en examen pour assassinat, faux et usage de faux (avec des complices, il avait bricolé un faux testament dont il avait vieilli l’aspect… sur un radiateur). Le 8 juin 2010, il est interpellé, puis incarcéré. Cependant, les juges d’instruction se succèdent, les années s’écoulent, le procès se fait attendre…
En juin 2022, c’est à la cour d’assises de Paris qu’il revient finalement d’éclaircir le mystère Despallières. Mais, ultime coup de théâtre, celui que les experts psychiatres ont décrit comme un « séducteur manipulateur de haut vol » a été emporté six mois plus tôt – ni par le sida, ni par une tumeur au cerveau inexistante, mais par le Covid… « Toute sa vie, il est passé entre les mailles du filet », regrette Me Grégoire. Alexandre Despallières, soupçonné de plusieurs empoisonnements dont celui de ses propres parents, sans parler de ses multiples escroqueries, est mort innocent aux yeux de la justice.
Extrait de « Les mille vies d’Alexandre Despallières », diffusé le 1er mars 2026 dans « Affaires sensibles », une coproduction France Télévisions, France Inter et l’INA, adapté d’une émission de France Inter.
