Le gouvernement souhaite interdire l’usage des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Ce projet de loi sera débattu ce lundi 26 janvier à l’Assemblée nationale. Du côté des principaux concernés et des experts du secteur, la mesure peine à convaincre.
Un projet controversé
Et si les réseaux sociaux devenaient interdits pour les moins de 15 ans ? C’est en tout cas la volonté du gouvernement avec un projet de loi déposé par Ensemble pour la République en novembre 2025. Devant les collèges et lycées de Besançon (Doubs), tous ne sont pas au courant de cette nouvelle. Alors que la proposition de loi est débattue, de nombreux adolescents insouciants pianotent à toute vitesse sur leurs téléphones portables.
Clara et Axelle, deux lycéennes, ont eu vent de cette interdiction éventuelle. « Je pense qu’il y a plus important à faire, ce n’est pas prioritaire. Si on l’interdit, on trouvera un moyen pour y accéder. Je ne vois pas trop l’intérêt. On n’est pas sur les réseaux au lycée, on a des amis, on a d’autres choses à faire.«
Des avis partagés
La proposition de loi prévoit également l’interdiction du téléphone portable dans l’enceinte des lycées, comme cela a été instauré dans les niveaux inférieurs depuis la rentrée 2025. Cette mesure, elle aussi, peine à convaincre. « Ce n’est pas utile, de toute manière les élèves vont toujours trouver un moyen d’utiliser leur téléphone« , assure Axelle.
Noah, quant à lui, ne voit pas d’inconvénients à ces interdictions. « C’est une idée intéressante« , abonde-t-il en souriant, avant d’affirmer sans ambages : « Il faut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. » Ce garçon de 13 ans évoque « l’addiction » comme premier motif. Sur son smartphone, il n’a que YouTube et WhatsApp.
Anita, 11 ans, possède un téléphone équipé d’un contrôle parental. En plus des messages et des appels, elle ne peut utiliser que Duolingo et Pronote. « Je trouve que c’est bien, parce que quand on voit des enfants avec déjà des téléphones alors qu’ils sont très jeunes, pour moi ce n’est pas normal« , argumente la collégienne.
Analyse d’une chercheuse
Justine Simon, enseignante-chercheuse en information et communication à l’université de Franche-Comté, confirme avoir une « position modérée » vis-à-vis de cette proposition de loi. « Comme dans toute pratique, il y a du bon comme du mauvais« , opine-t-elle. « Interdire, c’est être dans un positionnement autoritaire alors qu’il y a énormément de besoins en termes d’accompagnement et d’éducation ; il faut aussi s’intéresser aux pratiques.«
Pour moi c’est un positionnement vu d’en haut qui ne se concerte pas sur ce que l’on fait sur les réseaux.
Justine Simon – Enseignant-chercheur en information et communication à l’université de Franche-Comté
Les enjeux des réseaux sociaux
La maître de conférences pointe une méconnaissance des pratiques numériques de la part du gouvernement : « Ils ont une vue partielle de la situation, à mon sens. Il me semble quand même qu’on est dans une vision des choses où on met en plus la responsabilité sur les usagers, et pas sur l’éducation. Les parents et les difficultés de la parentalité, c’est quelque chose d’extrêmement important à intégrer aussi.«
Une autre question taraude l’enseignante : qui va décider de quel réseau interdire et comment ? Qu’est-ce qui définit un réseau social acceptable d’une plateforme « problématique » pour les mineurs ? Selon le texte du projet de loi, c’est l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) qui sera chargée d’établir une liste des réseaux à interdire par décret si la proposition de loi est adoptée.
Les conséquences d’une interdiction
« Quand on parle de grosses plateformes, comme X qui a été complètement récupéré et donc a cassé tous les filtres liés à la désinformation, les discours de haine… Forcément, là, on se dit qu’il y a un problème« , tranche Justine Simon.
Quand tu n’as pas de téléphone, tu es marginalisé. Certains professeurs utilisent des outils numériques interactifs aussi dans leurs cours. Et aussi, il faut se rendre compte que les plus alertes vis-à-vis des dangers des réseaux sociaux aujourd’hui, ce sont les jeunes.
Justine Simon – Enseignant-chercheur en information et communication à l’université de Franche-Comté
« Le problème avec cela, c’est que j’ai l’impression que, comme toute interdiction, cela peut générer des pratiques qui sont encore plus cachées et marginalisées. C’est un peu comme quand on t’interdit de faire quelque chose, tu n’as qu’une envie, c’est de le faire quand même et sans le dire. Donc cela n’aide pas, parce qu’on peut imaginer que les pratiques puissent être pires. Il y a toujours moyen de détourner les interdits aussi. C’est un danger aussi.«
Mon discours, c’est d’éduquer plutôt que d’interdire.
Justine Simon – Enseignant-chercheur en information et communication à l’université de Franche-Comté
Les dérives peuvent également s’étendre à des pratiques essentielles. Selon une étude du Labo Société numérique datée de juin 2025, les adolescents s’informent principalement sur les réseaux sociaux (44 % des 15-19 ans, contre 18 % pour le reste de la population) et les plateformes vidéos (34 %, contre 10 %).
« Sur des plateformes comme YouTube, TikTok et Instagram, qui peuvent avoir des contenus discutables, il y a aussi des médias qui font de l’excellent travail et qui trouvent un public très jeune avec succès« , reconnaît Justine Simon. « Si on interdit les réseaux sans considération, on prive aussi certains jeunes d’un contenu d’information riche et pertinent.«
Enfin, pour l’enseignante, il y a un risque de casser un « outil de sociabilisation » employé par les adolescents pour interagir et nouer des liens entre eux. Ainsi, pour cette génération qui a grandi dans un monde numérique, couper le cordon paraît plus facile à imaginer qu’à appliquer au quotidien.
