Avec plus de 10.000 électeurs inscrits, les quartiers sud de Bastia représentent un enjeu clé pour les municipales. Pourtant, au-delà des tracts et des visites de campagne, une grande partie des habitants exprime un profond sentiment d’abandon et envisage de ne pas voter.
Élections municipales 2026
10h30, ce jeudi 26 février. Le soleil réchauffe les barres de HLM de Lupinu. Assis sur un banc à quelques mètres de son logement, Henri observe le va-et-vient tranquille de la matinée. Les élections municipales ? Pas vraiment un sujet de préoccupation pour ce septuagénaire, pour qui « la politique, c’est comme la chanson de Dalida : paroles, paroles, paroles« .
Dans les quartiers sud de Bastia, la campagne électorale s’est pourtant invitée partout. Tracts dans les boîtes aux lettres, porte-à-porte, réunions publiques. Avec plus de 10.000 électeurs inscrits répartis dans douze bureaux de vote, ces secteurs dits populaires – où les taux de pauvreté et de chômage sont sensiblement plus élevés que dans le reste de la commune – pèsent près de la moitié du corps électoral bastiais.
Un enjeu stratégique pour les sept candidats en lice. Cependant, la participation demeure, scrutin après scrutin, nettement inférieure à la moyenne de la ville.
Le sentiment d’abandon par la classe politique revient dans presque toutes les conversations. On évoque un « autre Bastia » : celui du centre-ville, perçu comme mieux doté et davantage choyé par les politiques publiques, et celui des quartiers sud, où les problèmes du quotidien s’accumulent sans trouver de réponse durable.
Henri vit à Lupinu depuis seize ans. Il dit avoir vu se dégrader, petit à petit, son cadre de vie. « Avant, on était bien, on était heureux. Il y avait des arbres là-bas, et un parc pour les enfants. On nous a tout enlevé« , lâche-t-il.
Seul vestige d’un espace collectif : le « terrain de boules« , qu’il pointe du doigt. « Heureusement qu’il nous reste ça, sinon il n’y aurait plus rien« , constate-t-il avec désolation. Pour Henri, le constat est sans appel : « Nous sommes les oubliés.«
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À la cité Aurore, Martine, 90 ans, partage ce sentiment. Elle y vit depuis plus de soixante ans. Canne à la main, elle montre les cavités dans la chaussée et les détritus épars sur les trottoirs.
« C’est en mauvais état, c’est dégoûtant, et cela fait des années que l’on demande que les choses s’améliorent« , soupire-t-elle. Le dernier rendez-vous date d’il y a seulement quelques mois, avec la municipalité et des représentants de l’office HLM, indique-t-elle. « On nous avait dit qu’on allait élargir le trottoir, combler les trous. Ça devait se faire rapidement. Rien n’a changé.«
Un peu plus loin, cabas au bras, Saïda, 57 ans, pointe un autre problème : les transports. « Pour moi, le pire, c’est le bus. Il n’y en a pas assez. Si vous le ratez d’une minute, vous attendez une demi-heure. Sur une journée de travail, ça rajoute du temps et de la fatigue.«
Elle assure que les demandes d’augmentation des passages restent sans effet. « On a l’impression de parler dans le vide. On se sent rejetés.«
Toujours à Lupinu, Solange, 66 ans, occupe le même appartement depuis plus de quarante ans. Cette retraitée décrit aujourd’hui un quartier qu’elle ne reconnaît plus.
« Avant, c’était propre et agréable. Maintenant, il y a plein d’étrangers. Par les fenêtres, vous trouvez des cotons-tiges, des cachets, des déchets tombés, ça n’a plus rien à voir. Des gens urinent sur les portails, des personnes dorment sur des matelas allongés dans les couloirs. Ce n’est plus pareil.«
Son sentiment d’insécurité grandit. Solange se souvient du temps où « on ne fermait jamais les portes à clés, comme au village. Maintenant, je fais attention quand je monte les escaliers. J’ai peur qu’on me suive, qu’on m’attrape par derrière.«
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Propreté, aménagements, transports, sécurité… tant de problématiques depuis trop longtemps négligées par les élus locaux. Et si les démarches et promesses de campagne se multiplient, à l’approche du premier tour du scrutin, l’envie de voter des résidents des quartiers sud semble, elle, s’être envolée.
« Toute ma vie, j’ai toujours voté. Mais là, je n’y crois plus, c’est fini« , tranche Martine. Pour Saïda, la raison est plus simple encore : la politique « ça ne [l’]intéresse pas« . Henri, quant à lui, ne se rend plus aux urnes « depuis des années » : « À chaque élection, les politiques viennent, et disent : “on va faire ci, on va faire ça”. Et après, il n’y a plus rien. Alors à quoi ça sert ?«
Solange se pose aussi la question du vote. Si la retraitée n’exclut pas de voter, ce sera sans conviction. « Aux précédentes municipales, j’ai voté parce qu’on m’avait dit « mets un bulletin pour moi », pour rendre service aux gens que je connaissais. Mais au final, tout ça, ça ne m’a jamais rien rapporté. Je fais plaisir aux autres, mais on ne me fait pas plaisir à moi.«
À ses côtés, Georges, 68 ans, son voisin de palier, est catégorique : « Ils peuvent venir me parler, je les laisserai dire. Mais je ne les écouterai pas.«
