Faux sites imitant des médias régionaux, images générées par intelligence artificielle : les services de l’État alertent sur des stratégies de manipulation de l’information de plus en plus sophistiquées, à l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars prochains.
La menace des ingérences étrangères
L’inquiétante ombre de l’ingérence étrangère plane sur les élections municipales. Il s’agit d’opérations anonymes et masquées menées par un État qui visent à influencer la politique d’un autre pays en donnant une orientation à certains sujets. L’objectif est de déstabiliser le débat démocratique.
On en parle depuis quelque temps, mais en réalité, ces actes malveillants existent depuis toujours, à travers les réseaux d’agents secrets ou par le biais de la corruption des élites. Cependant, depuis quelques années, ces méthodes se sont accélérées. Les acteurs malveillants ont de nouveaux terrains de jeu comme les plateformes vidéos ou les réseaux sociaux, via lesquels un Français sur cinq s’informe au quotidien.
En parallèle, une vague de faux sites d’infos locales déferle sur le web. Rien qu’en 2025, 141 ont été recensés en France selon des chercheurs américains. C’est le cas, par exemple, du site Normandie Actus Infos : un site qui n’existe plus.
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Lorsque l’on regarde la page d’accueil, en apparence rien à signaler. Pourtant, derrière cette publication, il n’y a aucun journaliste ni aucune rédaction. Ces sites sont pilotés par des réseaux d’influence étrangers et sont écrits avec l’intelligence artificielle.
Des Normands, interrogés dans les rues de Caen, reconnaissent que ce n’est pas forcément simple de différencier une vraie information d’une fausse : « D’où vient l’information ? Est-ce que c’est bien un journaliste qui l’a écrit ? Oui, on se pose souvent des questions surtout avec les vidéos et l’IA et savoir si elles sont truquées ou pas », reconnaît Selin.
« J’ai tendance à faire hypergaffe à la source d’infos, si j’ai un doute, je vais avoir tendance à vérifier », précise Ophélie. De son côté, Anthony avoue que « je ne vais pas forcément pousser les recherches, c’est vrai mais je fais quand même attention ».
Pourquoi cibler les informations locales ?
Pour 48 % des Français, les médias de proximité permettent de mieux comprendre les enjeux locaux des municipales, selon le baromètre La Croix – Verian – La Poste paru en janvier 2026.
Parmi ces fausses informations, on retrouve par exemple des articles dénonçant des défaillances de l’État français ou une profusion de faits divers mettant en cause des étrangers. « L’idée est que ces articles servent de sources originelles. Soit ce sont des sites créés de toutes pièces, soit ils ont vocation à imiter des médias déjà existants de manière à peser sur le débat public en s’inspirant du crédit et de la confiance qu’ont ces marques en termes d’information », analyse Nicolas Arpagian, directeur de la stratégie Jizō AI et expert en cybersécurité.
L’autre cible ce sont les réseaux sociaux. « C’est à la main de tout le monde, c’est facile, c’est peu coûteux et surtout on va s’appuyer sur les algorithmes qui vont créer des intérêts affinitaires. Qui se ressemble, s’assemble. Si vous avez manifesté un intérêt pour tel ou tel sujet, l’algorithme va vous adresser des infos mécaniquement presque naturellement », prévient Nicolas Arpagian.
La manipulation de l’information a donc pour but de provoquer un clivage de l’opinion publique. « Il est certain que pour collecter des suffrages, on va s’opposer sur les idées. Ça doit rester sur les champs des idées et non être des fractures très violentes au sein de la population. Souvent, les ingérences ont tendance à amplifier les oppositions, les tensions. C’est pour ça que les États qui souhaitent affaiblir leur adversaire utilisent ce vecteur de communication qui est à leur disposition », ajoute ce dernier.
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L’autre risque des ingérences étrangères est de nuire à la réputation de certains partis ou de certains candidats. En France, des dizaines de villes seront surveillées par les autorités lors du prochain scrutin. C’est le cas de la ville du Havre où se représente le maire et ancien Premier ministre Édouard Philippe, qui s’est déclaré à la course à l’Élysée.
Pour les autorités, les élections municipales de mars feraient surtout figure de tests et installer des orientations idéologiques en vue de la présidentielle de 2027.
« Évidemment que l’élection présidentielle est en quelque sorte l’épreuve suprême de perturbation du débat public mais ça passe par l’échelle locale parce que c’est l’opinion publique que l’on vise, c’est le collectif qu’il s’agit de fragiliser. Ainsi, tous les débats, même ceux du quotidien, peuvent trouver un éclairage, une déviance avec des sujets polémiques qui vont cristalliser les opinions publiques », explique l’expert.
Les acteurs étrangers impliqués dans ces opérations sont désormais identifiés. Il y a la Russie et ses relais, régulièrement mis en cause pour des opérations d’ingérence numériques et physiques menées ces dernières années en France et dans plusieurs pays européens, malgré les dénégations systématiques du Kremlin.
Deepfakes, témoignages invérifiables, détournements de vidéos ou encore infiltration de jeux vidéo : les réseaux pro-russes diversifient constamment leurs outils numériques pour diffuser de fausses informations.
Autre acteur désormais suivi de près : la mouvance MAGA, acronyme du slogan des partisans de Donald Trump (« Make America Great Again »), qui affiche ouvertement son ambition de voir ses idées s’imposer en Europe. Mais là, on parle plus d’« influence » que d’ingérence. Ce sont des actions totalement assumées par les États.
Développer un esprit critique
Pour se prémunir du phénomène, il n’y a pas de solutions simples en réalité. Pour Nicolas Arpagian, « il est important de développer un esprit critique, il n’y a pas de solution technologique qui permettrait de garantir une étanchéité à ces intrusions. Les seuls pièges qu’on peut éviter, ce sont ceux qu’on comprend, qu’on identifie. C’est pour ça qu’il faut expliquer aux gens que ce qu’ils voient les fait souvent réagir à leur émotion, l’urgence. Il faut toujours s’intéresser en se demandant quelle est la source, qui la propage ».
